LES INAMOVIBLES
Certains spectacles plus que d’autres nous paraissent indispensables, celui-ci en fait partie sans doute parce qu’il nous conduit à réfléchir au problème si souvent malmené, celui de l’émigration.
C’est à la salle du Cercle à Bischheim que nous avons pu voir ce spectacle avant qu’il reparte pour être représenté au Festival international de théâtre à Kinshasha en R D C où il était invité.
La metteuse en scène Beatriz Gutiérrez et la Cie Les Gladiateur- rices ont travaillé à partir d’un texte de Sédjro Giovanni Houansou, auteur Béninois très engagé et déjà maintes fois récompensé dont le Prix RFI du théâtre en 2018 et le Prix Koltès en 2021 du TNS. (Editions TAPUSCRIT Théâtre ouvert 2019).

Sur le plateau sont dressés des portraits des jeunes de Cotonou. Ces visages pourraient être ceux des jeunes émigrants dont la trajectoire fait l’objet de ce récit, particulièrement dense et poétique mêlant aux faits concrets les impressions et sentiments éprouvés par les protagonistes de cette histoire. Pour tout décor, accrochée aux cintres une sorte de barque en grillage qui symbolise la frontière et le voyage…
D’entrée de jeu nous sommes confrontés à un terrible fait divers que des jeunes découvrent sur un podcast et qui dit comment un jeune africain n s’est donné la mort en se jetant sous un train.
On apprendra qu’il s’agit de Malik dont la dramatique trajectoire est mise en parallèle avec celle de Lamine, lui que nous trouvons bientôt en pleine discussion avec sa mère Mariame à qui il vient d’annoncer sa décision de partir et qui fait tout pour l’en dissuader et le mettre en garde pendant que Lamine s’entête.
Les scènes se succèdent, chacun appuyant l’autre de sa terrible authenticité car maintenant c’est Malik que l’on rencontre, sur le quai de la gare et qui expose le désarroi qui va le conduire au suicide.
Avec véhémence il évoque un éventuel retour au pays où il se montrerait aussi démuni qu’avant son départ et serait de ce fait sujet aux regards critiques de ceux qui l’ont aidé pour ce voyage, il devrait encaisser les bouleversements survenus durant son absence. Il en fait la liste et va répétant comme un leitmotiv « je ne le supporterai pas ». Il préfère mourir.
C’est aussi la mort qui guette Lamine que l’on voit se débattre contre une impressionnante vague matérialisée de façon spectaculaire par un immense tissu qui couvre le plateau et que les comédiens agitent pour en faire cette mer déchainée, cette Méditerranée, tombeau de tant de migrants.
Des scènes impressionnantes qui corroborent celles qui nous rendent témoins de l’attente insupportable que vivent les parents des jeunes migrants, Mariame, la mère de Lamine et Amadou, le père de Malik. Tout en guettant leur éventuel retour ils échangent des considérations, mettant en question leur propre responsabilité car il n’y a pas que « les ventres creux » qui les font partir. « Ils nous fuient, notre emprise, notre jugement, nos contraintes » fait remarquer Mariame.
Dans des scènes finales troublantes il sera question de ce retour espéré par les Anciens et demandé par certains, comme ici par Lamine qui va se heurter en la personne d’un « garde côte » Post, à un protocole qui l’oblige à se justifier d’avoir voulu partir en clandestin et d’être mort ou ne pas en être dans la séquence au cours de laquelle il fut jeté hors d’une barque refusant d’abandonner tout son passé.
Il n’échappe pas à une fin tragique puisque dans une scène quasiment ubuesque le machiavélique Post le confie aux « bons soins « de sa fille Marguerite une soi-disant journaliste qui lui demande de révéler son histoire, qu’elle réécrit de façon humiliante. Après cette mascarade entre père et fille, Post finit par tirer sur Lamine et le tue. La fin est pour Amadou et Mariam… « Tu savais qu’il n’allait jamais revenir… »
Un texte qui dépeint avec beaucoup d’authenticité des situations d’une cruelle actualité. L’adaptation proposée par Béatriz Gutierrez est d’autant plus pertinente qu’elle met en perspective les séquences qui s’éclairent l’une l’autre et densifient le propos.
Les comédiens, Hilari Beraud, Sabine Grislin, Clément Labopin, Renato Spera, Patrick Routier, Yapi Innocent Yapi jouent avec grande justesse et conviction sous les lumières de Mathieu Lionello et a accompagnés de la musique de Philippe Wolfersberger.
Un travail d’équipe qu’il faut saluer, bouleversant et nécessaire.
Marie-Françoise Grislin
Représentation du 4 juin 2026
